La semaine dernière, les ministres des Finances, les banquiers centraux et les leaders financiers du monde entier se sont réunis à Washington pour les Réunions de Printemps du Fonds monétaire international (FMI). Incapables de cerner les perspectives à court terme, les participants se sont concentrés plus que d’habitude sur ce qui se profile à l’horizon : un environnement géopolitique, économique et financier profondément transformé. Voici les principaux enseignements que j’en retiens.
1. Les perspectives à court terme sont très incertaines et moins favorables qu’avant la guerre, même dans le meilleur des cas
Compte tenu des incertitudes entourant l’évolution de la guerre au Moyen-Orient et le choc énergétique qui l’accompagne, le FMI a renoncé à présenter des prévisions de base. Il a préféré proposer à la place trois scénarios : un premier « de référence », un second plus défavorable et un troisième de récession.
Tous prévoient une croissance plus lente et une inflation plus élevée qu’avant la guerre, avec un impact plus négatif sur les importateurs nets d’énergie et les pays les plus pauvres.
La plupart des participants ont néanmoins semblé modérément préoccupés. Le ministre saoudien des Finances, Al-Jadaan, a toutefois averti qu’une véritable désescalade du conflit était nécessaire avant de pouvoir envisager un « scénario de base » et que la normalisation des flux énergétiques prendrait plus de temps que ce qui est généralement supposé.

2. Les décideurs politiques devraient réagir avec prudence à ce choc
Notant des ratios dette/PIB élevés dans la plupart des pays, tant le FMI que les banques centrales ont appelé à ce que tout soutien budgétaire soit ciblé, temporaire et restreint. C’est globalement le cas jusqu’à présent, contrairement à 2022.
En matière de politique monétaire, les banques centrales adoptent une posture d’attente ferme, s’engageant à se montrer à la fois vigilantes (pour éviter que l’inflation devienne incontrôlable comme en 2022) et patientes (pour éviter un resserrement prématuré et excessif).
3. Nous sommes face à un nouveau paradigme géopolitique
La guerre annonce une hausse durable du risque géopolitique et un retour à la primauté de la «puissance dure ».
Les pays qui comptaient sur les garanties de sécurité américaines doivent développer leurs propres capacités de défense. La position stratégique de la Chine sur la scène internationale est généralement perçue, par les participants, comme renforcée par la guerre, et les mêmes considèrent que l’administration américaine actuelle est peu susceptible d’affronter frontalement son adversaire chinois.

4. Nous affrontons aussi un nouveau paradigme économique
Ce nouveau régime se caractérise par l'émergence et le chevauchement de multiples contraintes d'approvisionnement (ex. : énergie, terres rares, main-d'œuvre). Dans ce contexte, les banques centrales sont au défi de faire baisser l'inflation pour atteindre leur objectif, et non de la faire augmenter comme avant la COVID. La demande d'investissement explose (infrastructures, défense, énergie, IA) sans augmentation proportionnelle de l'épargne, ce qui fait grimper le coût du capital. Les entreprises et les gouvernements doivent désormais poursuivre la résilience et la souveraineté au même titre, voire davantage, que l’efficience.
5. La résilience économique et celle des marchés ont été remarquables mais elles pourraient atteindre leurs limites
Jusqu’à présent, l’abondance de liquidités, les importants déficits budgétaires et les efforts d’investissement stratégiques ont permis de maintenir une croissance solide et des marchés du travail sains. Les marchés boursiers restent dynamiques, portés en grande partie par quelques entreprises technologiques, tandis que les taux d’intérêt obligataires souverains commencent seulement à refléter les risques budgétaires. Mais les conditions financières pourraient se resserrer à mesure que les banques centrales adopteront une position plus restrictive et si l’aversion au risque venait à augmenter par rapport à ses faibles niveaux actuels.
6. L'économie mondiale et les marchés sont en pleine recomposition
- La résilience des chaînes d'approvisionnement s'impose comme une priorité afin de les protéger de toute perturbation —géopolitique, cybernétique, épidémiologique ou climatique. Il faut s'attendre à ce que les gouvernements et les entreprises investissent massivement dans la diversification de leurs fournisseurs, la constitution de stocks de matières premières essentielles et la promotion de « champions » régionaux dans les secteurs stratégiques.
- L'intelligence artificielle (IA) continue de dominer les débats. Si la plupart des participants considèrent l'IA comme un moteur majeur de productivité, capable de générer d'énormes revenus et de nouveaux emplois, son potentiel à perturber les marchés du travail et à créer des risques financiers systémiques suscite tout autant d'inquiétudes. Les économies situées au cœur de la chaîne de production de l'IA — en particulier les États-Unis et la Corée du Sud — deviennent de plus en plus dépendantes de ce moteur unique de croissance, et les risques de concentration s'accroissent sur les marchés boursiers et du crédit.

- La dédollarisation reste un thème porteur. Même si le terme reste excessif, la diversification par rapport au dollar se poursuit. Les États du Golfe, qui voient leurs recettes d’exportation de pétrole diminuer en raison de la guerre, réinvestiront davantage de capitaux au niveau national pour reconstruire leurs infrastructures et renforcer leur défense, réduisant ainsi leurs investissements à l’étranger.
Parallèlement, les investisseurs mondiaux, soucieux de réduire leur exposition excessive aux actifs américains, recherchent des alternatives. L’Europe, les marchés émergents et, au sein de cet ensemble l’Amérique latine, gagnent en attractivité dans ce contexte.
- La finance numérique arrive rapidement à maturité. L'attention s'est déplacée au-delà de l'engouement pour les stablecoins vers une approche plus large d’encouragement à la finance tokenisée. Si les institutions financières traditionnelles collaborent pour tokéniser leurs produits et services existants et garantir l'interopérabilité, le créneau des stablecoins restera limité.
Nombreux sont ceux qui s’en réjouissent.