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Le Prix BNP Paribas – Chapitre 5 : Le langage comme engagement - Clôturer par des voix fortes

Alison Leslie
Responsable du conseil en art BNP Paribas Banque Privée
Laurent de Vivie
Directeur Marketing
Publié le 10 mars 2026 - Mis à jour le 10 mars 2026
Temps de lecture : 6 minutes

À l'occasion d'Art Paris, le Prix BNP Paribas Banque Privée revient pour sa troisième édition, avec 16 artistes en lice sélectionnés par Loïc Le Gall, commissaire invité de la foire en 2026.

Ce chapitre final vient conclure notre parcours de découverte et de vote en mettant à l'honneur la dimension engagée du langage.

Ici, la parole artistique ne se limite plus à une exploration formelle : elle prend position. Le langage devient un acte. Qu’il s’incarne dans l’image, dans le texte, dans la matière ou dans le dispositif même de l’œuvre, il affirme une voix, interpelle, questionne les structures sociales, politiques ou culturelles.

Les œuvres réunies dans ce dernier chapitre témoignent d’une prise de parole assumée. Elles mobilisent les signes, détournent les codes, exposent des tensions ou révèlent des récits invisibilisés. Le geste artistique devient espace de résistance, de revendication ou de mise en lumière.

Clore ce parcours par ces propositions, c’est affirmer que l’art ne se contente pas de représenter le monde : il participe activement à son interprétation et à sa transformation.

Trois artistes sont en lice dans ce chapitre final. Trois voix fortes qui portent, chacune à leur manière, une vision engagée du langage.

Mireille Kassar - Saleh Barakat Gallery

La pratique de Mireille Kassar se développe autour d’une réflexion sur la mémoire, le temps long et les formes premières du récit. À travers la peinture, le dessin et des projets filmiques, elle explore des espaces liminaires, où l’image ne raconte pas encore mais laisse affleurer une possibilité de sens. Son travail se situe souvent à l’endroit précis où quelque chose cherche à apparaître, sans se fixer.

La série Les Songes de Gilgamesh s’inscrit pleinement dans cette recherche. Gilgamesh, roi légendaire de la cité d’Uruk, est l’une des premières figures héroïques de l’humanité. Son épopée, née en Mésopotamie il y a plus de quatre millénaires, raconte la quête d’un homme confronté à la mort, à l’amitié et au désir d’immortalité. Transmis d’abord oralement, puis gravé sur des tablettes d’argile, ce récit fondateur marque un moment décisif où la parole devient écriture.

Plutôt que d’illustrer la légende, Mireille Kassar en prélève des fragments intérieurs. Les peintures se répondent comme les variations d’un chant, proches du songe ou de la réminiscence. Réalisées à partir de pigments purs, de fusain et d’eau, elles reposent sur une économie de moyens volontaire. Une ligne, une vibration, suffisent à produire un déplacement de temporalité.

Les formes apparaissent puis se retirent, laissant une trace brève, comme si l’écriture naissante affleurait encore depuis le parlé. Le récit demeure suspendu, à l’état de source plutôt que d’histoire. En travaillant à cet endroit fragile, Mireille Kassar interroge l’origine conjointe du langage et de l’image, là où art et récit commencent à se répondre.

Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest

Laure Prouvost - Galerie Nathalie Obadia

Le travail de Laure Prouvost se situe à la croisée du langage, de l’image et du récit, dans un espace où le sens glisse, se dérègle et se recompose. À travers la vidéo, l’installation et le texte, elle construit des narrations fragmentées, traversées par des voix, des accents, des erreurs de traduction et des adresses directes au spectateur. Le langage n’y sert jamais à expliquer : il devient une matière sensible, affective, parfois maladroite, souvent drôle.

Cette pratique s’inscrit dans une histoire de l’art et du cinéma qui a fait du récit un terrain instable, depuis certaines figures surréalistes jusqu’aux formes narratives contemporaines. On peut y percevoir des affinités avec des artistes et cinéastes qui ont travaillé la voix, la subjectivité et le montage du langage, comme Agnès Varda, Chantal Akerman ou Jean-Luc Godard, où le récit se construit par fragments, citations et déplacements. Du côté de la littérature, l’attention portée à la parole, au corps et à l’adresse évoque des écritures comme celle de Marguerite Duras, où la répétition et le décalage produisent du sens autant que de l’émotion.

Chez Prouvost, le langage est profondément incarné. Il passe par la voix, le corps, l’humour et une forme de proximité presque intime avec le spectateur. Les récits semblent bricolés, instables, nourris de culture populaire autant que de références artistiques, mais toujours chargés d’affects.

En mettant en scène l’échec de la traduction et la porosité des langues, Laure Prouvost prolonge une tradition artistique qui fait du malentendu une richesse. Son œuvre rappelle que le langage n’est pas un système stable, mais un espace d’expérience, de désir et d’invention, où se raconte une autre manière d’habiter le monde.

Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest

Tania Mouraud - Galerie Claire Gastaud

Depuis la fin des années 1960, Tania Mouraud place le langage au centre d’une réflexion sur la perception, l’attention et la fragilité du sens. Ses « wall paintings » — ces écritures monumentales que l’on peine parfois à déchiffrer — mettent le regardeur face à un mot qui résiste. En étirant la typographie jusqu’à la frontière de l’abstraction, Mouraud transforme la lecture en expérience physique : il faut s’approcher, reculer, insister. Le sens n’est plus donné, il doit être conquis.

Cette tension entre visibilité et retrait inscrit son œuvre dans une tradition où le langage n’est pas un outil transparent mais une matière opaque, traversée de silence. On peut penser ici au rôle essentiel du « presque-lisible » dans certaines pratiques minimalistes ou conceptuelles, où l’acte de lire devient un mode d’attention particulier. Chez Mouraud, cette mise à l’épreuve du mot révèle notre rapport contemporain à la saturation visuelle : elle oblige à ralentir, à répéter, à regarder différemment.

Son travail explore la zone où le mot devient image sans cesser d’être mot, où l’image porte encore une mémoire linguistique. Le texte est à la fois surface, vibration et seuil. Dans cet espace intermédiaire, Mouraud réactive une dimension fondamentale du langage : sa capacité à produire du trouble, à ouvrir des brèches dans l’évidence.

Ses œuvres rappellent que la langue n’est pas un simple véhicule de sens, mais une forme sensible qui peut devenir un lieu de résistance, de densité et de réflexion — un espace où nos habitudes de voir et de comprendre se reconfigurent.

Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest

Annonce du lauréat le 8 avril

Le parcours du Prix BNP Paribas – Un regard sur la scène française Art Paris 2026 prendra fin le 8 avril avec l'annonce du lauréat en direct de la foire.


Copyright des œuvres :

Mireille Kassar :

Reveries of Gilgamesh, 2025
Pigments, charcoal on paper, water-based techniques
49,5 x 64.5cm
© Mireille Kassar, courtesy Saleh Barakat Gallery

Laure Prouvost :

Bzzz Hybrid Branch, 2024
Bois, peinture, cire d’abeille, 21 abeilles en verre de Murano
Wood, paint, beeswax, 21 Murano glass bees
90 x 255 x 70 cm
© Pauline Assathiany
Courtesy of the artist and Galerie Nathalie Obadia Paris/Brussels

Tania Mouraud :

MEMORY, 2019
Diasec
130 x 100 cm
Copyright Tania Mouraud et ADAGP - Courtesy Galerie Galerie Claire Gastaud

Notre expert
Alison Leslie
Responsable du conseil en art BNP Paribas Banque Privée

Tags :

Art - Art Paris - Prix BNP Paribas Banque Privee Un Regard sur la Scene Francaise
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