À l'occasion d'Art Paris, le Prix BNP Paribas Banque Privée revient pour sa troisième édition, avec 16 artistes en lice sélectionnés par Loïc Le Gall, commissaire invité de la foire en 2026.
Ce quatrième chapitre est consacré à l’image, entendue comme un espace de perception et d’interprétation. Voir ne relève pas d’un geste passif. Regarder une œuvre, c’est déjà engager un processus de lecture. L’image se donne dans l’instant, mais elle se construit dans le temps du regard. Elle sollicite notre mémoire visuelle, nos références culturelles, notre capacité à décoder des signes.
Dans les œuvres réunies cette semaine, la surface devient un lieu d’articulation entre forme et sens. Texte et image peuvent coexister, se contredire ou se renforcer. Les codes graphiques, les figures empruntées, les fragments de langage ou les symboles détournés produisent des décalages. Ce qui paraît familier se trouble ; ce qui semble évident se complexifie.
L’image n’est pas seulement représentation : elle est construction d’un message. Elle peut être directe ou ambiguë, critique ou poétique, narrative ou minimale. Elle interroge la manière dont nous recevons les signes et la façon dont ils façonnent notre perception du réel.
Les trois artistes en lice dans ce chapitre explorent cette tension entre visibilité et lisibilité. Leurs pratiques invitent à ralentir le regard, à scruter la surface, à questionner ce qui se joue derrière l’apparence.
Juliette Agnel - Galerie Clémentine de la Féronnière
La pratique de Juliette Agnel s’inscrit avant tout dans une exploration sensible des territoires, des paysages et des espaces liminaires, qu’ils soient géographiques, symboliques ou intimes. À travers la photographie, elle construit des images où le réel est traversé par une dimension poétique et méditative, attentive aux zones de silence, de transition et de suspension.
Si le langage n’est pas au cœur de sa démarche, certaines séries ouvrent néanmoins un déplacement significatif vers cette question, dont celle réalisée dans la Grande Grotte d’Arcy, site majeur pour l'étude du Paléolithique moyen et supérieur de la France du Nord. Pour La main de l’enfant, Juliette Agnel s’attache à un motif fondamental : la main comme premier outil de relation au monde. Isolée, photographiée hors de tout contexte narratif, la main apparaît comme un geste en devenir, fragile et chargé d’une force symbolique particulière. Elle ne désigne pas encore, elle n’écrit pas, mais elle touche, explore et marque.
Cette image convoque une forme de langage antérieure à la parole articulée, fondée sur le corps et le geste. Elle fait écho aux analyses de l’archéologue André Leroi-Gourhan, pour qui l’origine de l’art et celle du langage sont indissociables, toutes deux liées à la main et à l’acte. Comme les mains négatives de l’art rupestre, la main photographiée par Agnel ne représente pas : elle affirme une présence.
En inscrivant cette série dans une temporalité élargie, Juliette Agnel interroge la naissance du signe et rappelle que toute forme de langage commence par un geste. L’image devient alors une trace silencieuse, où se rencontrent enfance, mémoire archaïque et expérience contemporaine.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
MC Mitout- Galerie Claire Gastaud
Le travail de MC Mitout s’inscrit dans une approche analytique du langage, envisagé comme un système de règles, de notations et de conventions. À travers le dessin, l’écriture, l’édition ou l’installation, l’artiste élabore des œuvres où le texte apparaît sous forme de listes, de protocoles, de diagrammes ou d’énoncés minimalistes. Le langage y est dépouillé de toute expressivité immédiate pour être observé dans son fonctionnement même.
Chez Mitout, écrire revient à décrire un cadre, à poser une condition, à fixer une règle. Le mot n’est pas là pour raconter ou séduire, mais pour organiser, mesurer, structurer. Cette économie formelle inscrit son travail dans la lignée des pratiques conceptuelles qui, depuis les années 1960, ont déplacé l’art vers le champ de l’idée et de l’énoncé. Le langage devient alors l’espace même de l’œuvre, et non son commentaire.
Toutefois, cette apparente neutralité est trompeuse. En exhibant les mécanismes du langage — sa capacité à classifier, à ordonner, à produire du sens — MC Mitout en révèle aussi les limites et les zones d’arbitraire. Le spectateur est confronté à des systèmes qui semblent rationnels mais demeurent ouverts, parfois absurdes, parfois instables.
En travaillant à la frontière entre rigueur conceptuelle et fragilité du sens, MC Mitout rappelle que le langage est une construction, un dispositif partagé, toujours susceptible d’être déplacé. Son œuvre met en lumière la dimension structurelle du langage et invite à en faire l’expérience comme d’un espace critique, à la fois précis et incertain.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Ernest T. - Galerie Semiose
Ernest T. développe une œuvre où le langage devient un terrain de jeu critique, mêlant humour, fiction et références à la culture populaire. Dessins, textes, peintures ou installations composent un univers volontairement décalé, où le mot agit comme un déclencheur d’images et de récits plutôt que comme un outil d’explication. Chez lui, le langage ne cherche pas la profondeur solennelle : il glisse, dérape, ironise.
Ses œuvres fonctionnent souvent comme de fausses histoires, des slogans absurdes, des commentaires en marge du réel. Cette manière de raconter sans jamais conclure rapproche son travail autant de la bande dessinée que de certaines formes de stand-up visuel, où la punchline remplace le discours savant. Ernest T. joue avec les codes de la peinture, du récit héroïque ou de l’imagerie médiatique, pour en révéler le caractère construit, parfois ridicule.
Le langage est ici un outil de distance. Il permet de désamorcer les récits dominants, de contourner l’autorité des images et de questionner les conventions artistiques sans les attaquer frontalement. Cette stratégie de l’humour rejoint une tradition où le rire devient une forme de lucidité critique, capable de dire ce que le discours sérieux évite.
En mêlant texte et image, Ernest T. fabrique des micro-fictions ouvertes, accessibles mais jamais naïves. Son œuvre rappelle que le langage peut être un espace de liberté, un lieu d’invention joyeuse, où l’art dialogue avec la culture populaire pour mieux interroger notre manière de regarder, de croire et de raconter le monde.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Un parcours à suivre chaque semaine
Le parcours du Prix BNP Paribas – Un regard sur la scène française Art Paris 2026 se poursuivra au fil des prochaines semaines avec quatre nouveaux chapitres, chacun proposant une approche différente de la création contemporaine. Chaque étape constitue une invitation à porter un regard renouvelé sur les œuvres et les démarches artistiques présentées, dans un dialogue continu entre formes, récits et langages.
Copyright des œuvres :
Juliette Agnel :
©JulietteAgnel,
Courtesy Galerie Clémentine de la Féronnière
MC Mitout :
M'en fous,
Peinture murale
Dimensions variables
Courtesy de l'artiste et Galerie Claire Gastaud
Ernest T. :
La signature! Où ça la signature?, 1990
Tirage photographique et acrylique sur toile (peinture nulle n°140) /
Photographic paper and acrylic on canvas (peinture nulle n°140)
131 × 120 × 19 cm / 51 5/8 × 47 2/8 × 7 1/2 inches
Tampon au dos / Stamped on the back