À l'occasion d'Art Paris, le Prix BNP Paribas Banque Privée revient pour sa troisième édition, avec 16 artistes en lice sélectionnés par Loïc Le Gall, commissaire invité de la foire en 2026.
Ce troisième chapitre est consacré à ce qui précède parfois toute forme de discours : le geste.
Avant même l’image ou le récit, il y a l’action. Un mouvement du corps, une pression exercée sur la matière, une répétition, une interruption. Le geste engage une physicalité et inscrit dans l’œuvre une énergie perceptible. Il est à la fois impulsion et construction.
Les artistes réunis cette semaine explorent cette dimension active de la création. La matière devient surface d’expérimentation : elle est frottée, entaillée, accumulée, modelée, déplacée. Le geste peut être minimal ou expansif, maîtrisé ou traversé par l’accident. Il traduit une manière d’entrer en relation avec le monde — frontalement, par couches successives, par effacement ou par insistance.
Ici, le langage ne passe pas uniquement par le signe lisible, mais par l’intensité du faire. Voir l’œuvre, c’est aussi lire les traces d’une action : une tension, un rythme, une répétition, une suspension. Le regard perçoit ce que le corps a engagé.
Quatre artistes sont en lisse dans ce troisième chapitre. Quatre pratiques où la matière devient le lieu d’un dialogue direct entre perception et action.
Artistes et galeries présentées (dans l'ordre alphabétique) :
- Léo Fourdrinier - Galerie Les filles du calvaire
- Fabrice Hyber - Galerie Nathalie Obadia
- Luca Resta - Galerie Yvon Lambert
- Fabienne Verdier - Galerie Lelong
Léo Fourdrinier - Galerie Les filles du calvaire
La pratique de Léo Fourdrinier se développe à la croisée de l’histoire, de l’archéologie et des sciences, dans une recherche attentive aux formes de connaissance et aux manières dont elles se construisent. À travers la sculpture et l’assemblage, il élabore des œuvres composées d’éléments récupérés, transformés ou moulés, où se rencontrent fragments du corps, objets industriels et matières naturelles. Son travail repose sur une logique de montage, où chaque forme agit comme un signe au sein d’un ensemble plus vaste.
La série Poems hide theorems occupe une place centrale dans cette démarche. Son titre est emprunté à Gaston Bachelard, qui affirmait la complémentarité de la poésie et de la recherche scientifique dans la compréhension du monde. Cette idée irrigue l’ensemble de la série : les sculptures fonctionnent comme des poèmes visuels, où des matériaux hétérogènes se répondent selon une syntaxe sensible plutôt que démonstrative. Le langage y est présent de manière indirecte, comme une structure, une grammaire silencieuse.
Les œuvres associent des formes organiques — humaines ou animales — à des éléments techniques ou industriels. Ce rapprochement crée un espace de tension entre émotion et rationalité, intuition et méthode. Fourdrinier conçoit ses matériaux comme un poète emploie les mots : par répétition, variation et déplacement, constituant un véritable champ lexical sculptural.
La série est aujourd’hui enrichie par un travail en céramique, qui introduit une dimension plus organique et tactile. La terre, modelée puis cuite, dialogue avec l’acier, l’aluminium ou les fragments d’objets. Poems hide theorems propose ainsi une réflexion contemporaine sur le langage des formes, à l’endroit précis où l’art et la science cessent de s’opposer pour devenir des modes complémentaires d’interprétation du réel.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Fabrice Hyber - Galerie Nathalie Obadia
Depuis les années 1980, Fabrice Hyber développe une pratique où le dessin, l’écriture, le schéma et l’image forment un écosystème vivant. Chez lui, le langage n’est jamais un outil d’explication, mais une matière qui circule, relie et transforme. Sur ses grandes toiles comme dans ses notes proliférantes, mots, flèches, formules et figures composent des cartographies mentales qui évoquent autant la pensée associative que les « jeux de langage » décrits par Wittgenstein.
Hyber conçoit chaque œuvre comme un organisme en expansion : le texte y devient vecteur d’énergie, élément d’un système où les idées se ramifient. Le langage, chez lui, ne stabilise pas le sens ; il l’ouvre, le démultiplie. Cette dynamique rappelle les analyses de Roland Barthes, pour qui le signe n’est jamais clos mais traversé de récits et de mythologies.
En mêlant vocabulaire scientifique, notations intuitives, fragments poétiques ou diagrammes conceptuels, Hyber invente une syntaxe plastique propre. Ses œuvres fonctionnent comme des espaces de pensée, où écrire revient à expérimenter. Le texte n’y commente pas l’image : il en est la force motrice, l’extension et parfois le débordement. Hyber en fait un langage à part entière, mouvant, relationnel, toujours en cours de construction.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Luca Resta - Galerie Yvon Lambert
La pratique de Luca Resta s’inscrit dans une réflexion sur la circulation des images, la mémoire culturelle et les formes contemporaines du récit. À travers des œuvres qui empruntent à différents registres — image imprimée, surface travaillée, collage, assemblage — il compose des dispositifs visuels où les références se superposent, se fragmentent et se déplacent. Son travail interroge la manière dont les images produisent du sens par rémanence plutôt que par narration directe.
Cette approche trouve des échos dans une histoire de l’art marquée par le montage et l’appropriation, depuis les collages dadaïstes et surréalistes jusqu’aux stratégies postmodernes de citation. Comme chez certains artistes ayant travaillé la mémoire visuelle — de Kurt Schwitters à Gerhard Richter — l’image chez Resta n’est jamais stable : elle oscille entre document, souvenir et fiction. Le langage qu’il mobilise est iconographique, composé de fragments reconnaissables mais altérés, fonctionnant comme des signes ouverts.
Loin d’une lecture illustrative, Luca Resta met en tension la matérialité de l’image et sa dimension symbolique. Les surfaces portent les traces du temps, de l’effacement, de la manipulation, comme si chaque œuvre était à la fois archive et reconstruction. Le spectateur est invité à recomposer un récit à partir d’indices, dans un mouvement proche de l’enquête ou de la mémoire involontaire.
En s’inscrivant dans cette tradition du fragment et du montage, Luca Resta propose une lecture critique de notre environnement visuel contemporain. Son travail rappelle que le langage des images n’est jamais immédiat ni transparent, mais toujours construit, déplacé et traversé par l’histoire — un langage fait de survivances autant que de pertes.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Fabienne Verdier - Galerie Lelong
La pratique de Fabienne Verdier s’inscrit dans une recherche profonde sur le geste, l’écriture et la pensée, nourrie par un dialogue de longue durée avec les traditions artistiques et philosophiques de l’Asie. Formée en Chine auprès de maîtres calligraphes, elle a fait de cette expérience un socle décisif de son œuvre, engageant une réflexion sur le lien indissociable entre le corps, le signe et l’énergie.
Chez Verdier, le langage n’est pas abordé comme un système de signes à déchiffrer, mais comme une force en mouvement. Le trait, souvent unique, condense une temporalité étendue : il est à la fois instant et durée, apparition et disparition. Cette conception rejoint la pensée taoïste, pour laquelle le geste juste n’est pas une volonté imposée, mais un accord avec le flux du monde — ce que Laozi nomme le wu wei, l’agir sans forcer.
La calligraphie, chez Verdier, n’est ni citation ni appropriation formelle. Elle devient une méthode de connaissance, proche de ce que le philosophe japonais Kūkai décrivait comme une écriture incarnée, où le signe engage le corps, l’esprit et le souffle. Le langage est ici inséparable de l’expérience sensible : écrire, peindre, tracer relèvent d’un même acte de pensée.
En transposant ces principes dans le champ de la peinture contemporaine, Fabienne Verdier inscrit son travail dans une histoire longue du langage visuel, à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Son œuvre rappelle que le langage, avant d’être une structure abstraite, est un geste — un mouvement du corps qui laisse une trace, et par laquelle la pensée devient visible.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Un parcours à suivre chaque semaine
Le parcours du Prix BNP Paribas – Un regard sur la scène française Art Paris 2026 se poursuivra au fil des prochaines semaines avec quatre nouveaux chapitres, chacun proposant une approche différente de la création contemporaine. Chaque étape constitue une invitation à porter un regard renouvelé sur les œuvres et les démarches artistiques présentées, dans un dialogue continu entre formes, récits et langages.
Copyright des œuvres :
Léo Fourdrinier :
POEMS HIDE THEOREMS (Chapter V : whispers to the world), 2024
Aluminium, pierre, résine
26 (H) x 20 (l) x 20 (P) cm
Courtesy galerie Les filles du calvaire and the artist
© ADAGP, Paris, 2024
Fabrice Hyber :
Artichoke, 2021
Huile, fusain et résine époxy sur toile
150 x 150 cm (59 x 59 in.)
Courtesy of Fabrice Hyber and Galerie Nathalie Obadia, Paris/Brussels
© Fabrice Hyber
Luca Resta :
Monuments - Ocean Temple Blocks 3, 2024
Made In Plastic
Courtesy of the artist and Yvon Lambert
Fabienne Verdier :
Vivre à deux, 2024
Acrylique et technique mixte sur toile
106 x 137 cm
© Fabienne Verdier / Courtesy Galerie Lelong / Photo : Fabrice Gibert (Galerie Lelong)