À l'occasion d'Art Paris, le Prix BNP Paribas Banque Privée revient pour sa troisième édition, avec 16 artistes en lice sélectionnés par Loïc Le Gall, commissaire invité de la foire en 2026.
Ce deuxième chapitre explore la manière dont les artistes interrogent la mémoire et les mécanismes de transmission. Mémoire intime, mémoire collective ou héritage culturel deviennent des matériaux à part entière de la création.
Les œuvres présentées convoquent des traces, des fragments, des signes et des formes qui témoignent d’un dialogue constant entre passé et présent. Le langage n’y est pas toujours explicite : il peut se loger dans la matière, dans le motif, dans la répétition ou dans le geste.
Artistes et galeries présentées (dans l'ordre alphabétique) :
- Joël Andrianomearisoa - Galerie Almine Rech
- Elias Kurdy - Galerie Dilecta
- Sara Ouhaddou - Galerie Polaris
Joël Andrianomearisoa - Galerie Almine Rech
Le travail de Joël Andrianomearisoa explore le langage dans ce qu’il a de plus fragile et de plus intime : le silence, l’absence, la retenue. À travers des installations, des collages, des textiles ou des œuvres sur papier, l’artiste construit une écriture visuelle où le mot est souvent suggéré plutôt qu’énoncé, fragmenté plutôt que formulé. Le langage y apparaît comme une trace, un souffle, une tension.
Chez Andrianomearisoa, la poésie est une structure plus qu’un genre. Les œuvres fonctionnent comme des phrases incomplètes, des lettres jamais envoyées, des récits suspendus. Le noir, omniprésent, agit comme une surface de projection : un espace où le sens se déploie par manque autant que par présence. Cette économie de moyens confère au langage une densité particulière, où chaque signe compte, où chaque absence devient signifiante.
Son travail entretient un dialogue étroit avec la littérature et la poésie, notamment avec des écritures qui privilégient l’émotion, le rythme et la fragmentation plutôt que la narration linéaire. Le langage n’est jamais descriptif ; il est vécu, éprouvé, souvent chargé d’affects contradictoires — désir, mélancolie, attente.
En faisant du langage un espace de retenue et de sensibilité, Joël Andrianomearisoa propose une œuvre où le silence parle autant que les mots. Il rappelle que le langage ne se manifeste pas uniquement dans ce qui est dit, mais aussi dans ce qui se tait. Son travail inscrit la poésie au cœur de l’art contemporain, comme une manière d’habiter le monde avec intensité et délicatesse.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Elias Kurdy - Galerie Dilecta
La pratique d’Elias Kurdy se développe à la croisée de la sculpture, du dessin et de l’archéologie fictionnelle. À travers des formes en terre, en plâtre ou en matériaux bruts, il produit des objets qui semblent issus d’un temps indéterminé, à la fois anciens et contemporains. Son travail interroge la manière dont les civilisations laissent des traces, et comment ces traces deviennent lisibles — ou illisibles — avec le temps.
Les tablettes présentées évoquent immédiatement des fragments archéologiques : des tessons, des vestiges, des morceaux de récits interrompus. Modelées comme des surfaces d’inscription, elles rappellent les premières tablettes mésopotamiennes, support du cunéiforme, où l’écriture naissante s’inscrivait dans l’argile. Chez Kurdy, cependant, aucun texte n’est véritablement lisible. Les signes sont figuratifs, narratifs, parfois énigmatiques, comme si le langage était encore en train de se former.
Ces œuvres ne cherchent pas à reconstituer un passé historique précis, mais à en proposer une projection contemporaine. Elles fonctionnent comme des écritures sans alphabet, où le récit passe par le relief, le geste, la répétition des formes. Le langage y est encore proche de l’image, du mythe, de la scène racontée plutôt que décrite. On pourrait parler d’un cunéiforme sans code, d’une écriture redevenue sensible.
En produisant ces objets à l’allure archéologique, Elias Kurdy brouille les temporalités. Le présent se donne comme futur vestige, tandis que l’origine de l’écriture réapparaît comme une question toujours active. Ses tablettes rappellent que le langage n’est jamais définitivement fixé, mais qu’il naît, disparaît et se réinvente sans cesse à partir des traces que les sociétés laissent derrière elles.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Sara Ouhaddou - Galerie Polaris
Le travail de Sara Ouhaddou explore le langage comme un système de signes inscrit dans des histoires culturelles, sociales et politiques souvent situées à la marge des récits dominants. À travers la céramique, la sculpture, l’installation ou le dessin, l’artiste interroge la manière dont les formes, les motifs et les gestes circulent entre les cultures, se transforment, se transmettent ou disparaissent.
Chez Ouhaddou, le langage ne se réduit pas à l’écriture. Il se déploie dans des alphabets vernaculaires, des motifs décoratifs, des codes artisanaux et des pratiques issues de traditions orales, où la transmission du sens repose autant sur la mémoire que sur le geste. Cette attention portée aux savoir-faire — à ce qui s’apprend par la répétition, l’usage et l’expérience — inscrit son travail dans une continuité culturelle vivante plutôt que dans une archive figée. Elle fait écho aux réflexions de l’écrivain et ethnologue Amadou Hampâté Bâ, pour qui la parole orale et le geste constituent des formes essentielles de connaissance.
Les signes mobilisés par l’artiste ne sont jamais totalement stabilisés. Leur lecture reste partielle, située, dépendante du contexte et de l’expérience de chacun. Cette résistance à la transparence immédiate invite le spectateur à accepter une part d’incertitude et à considérer le langage comme une matière vivante, fragile et en constante transformation.
En réactivant des formes issues de traditions populaires et de savoir-faire artisanaux, Sara Ouhaddou questionne les hiérarchies culturelles et les mécanismes de légitimation du savoir. Son œuvre révèle un langage fait de strates, de déplacements et de survivances, où le sens se construit dans l’entre-deux — entre oral et écrit, entre mémoire et matière, entre héritage et invention.
Loïc Le Gall, commissaire invité d’Art Paris 2026 et directeur de Passerelle, centre d’art contemporain de Brest
Un parcours à suivre chaque semaine
Le parcours du Prix BNP Paribas – Un regard sur la scène française Art Paris 2026 se poursuivra au fil des prochaines semaines avec quatre nouveaux chapitres, chacun proposant une approche différente de la création contemporaine. Chaque étape constitue une invitation à porter un regard renouvelé sur les œuvres et les démarches artistiques présentées, dans un dialogue continu entre formes, récits et langages.
Copyright des œuvres :
Joël Andrianomerisoa :
© Studio Joël Andrianomearisoa.
Courtesy of the Artist and Almine Rech
Elias Kurdy :
Elias Kurdy b. 1990
Nr. 2 Untitled (Wall Panel Nr.2), 2021
Ceramics
40 x 40cm and 40 x 30cm
© Elias Kurdy, courtesy Dilecta
Sara Ouhaddou :
partitions 6 à 8
3 x ( 70 x 58 x 5cm)
Céramiques émaillées, 2025
© Aurélien Mole