Près de 9 000 milliards d’euros de patrimoine vont changer de génération en France. Pour Gilles Dusser, Directeur Général de Portzamparc, transmettre un patrimoine, c’est transmettre plus qu’un capital : une histoire, des choix et une relation au risque. La « Grande Transmission » doit aussi être celle d’une culture financière, pour permettre aux générations suivantes de faire leurs propres choix.
La transmission patrimoniale est généralement abordée sous l’angle fiscal ou juridique : donation, succession, assurance-vie, pacte Dutreil. Pourtant, un autre enjeu se dessine : comment transmettre non seulement un patrimoine, mais aussi la capacité à le comprendre, à le gérer et à l’investir dans la durée ?
Cette question prend une ampleur particulière avec la « Grande Transmission ». Près de 9 000 milliards d’euros de patrimoine vont changer de génération en France, dont une part importante d’actifs financiers. À cette échelle, le sujet dépasse la sphère familiale : la manière dont ces capitaux seront demain épargnés et investis constitue aussi un enjeu économique.
Car le passage d’une génération à l’autre pourrait changer la manière d’investir. Le patrimoine transmis est souvent détenu par une génération qui l’a constitué progressivement, a traversé plusieurs crises et acquis une véritable culture de l’investissement.
Mais cette culture ne se transmet pas automatiquement avec les actifs. Beaucoup d’héritiers, pourtant très diplômés, maîtrisent mal les mécanismes financiers. On peut être médecin, ingénieur ou entrepreneur sans avoir appris ce qu’est une allocation d’actifs, le rôle des actions dans un patrimoine ou la logique du temps long.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que jamais investir n’a semblé aussi simple. Plateformes digitales, ETF, applications mobiles et réseaux sociaux ont facilité l’accès aux marchés et à l’information. Mais cela ne signifie pas savoir investir, ni comprendre le risque et construire une stratégie dans la durée.
À cette dimension économique s’ajoute une dimension émotionnelle. Un patrimoine raconte souvent une histoire familiale : une entreprise créée puis vendue, une épargne constituée pendant des décennies, parfois un capital déjà hérité. Le transmettre, c’est aussi transmettre des efforts, des choix et une certaine relation au temps et au risque.
L’éducation financière devient ainsi l’un des angles morts de la Grande Transmission. Nous organisons des sessions destinées aux enfants et petits-enfants de clients pour leur donner des repères sur l’allocation patrimoniale, les marchés ou la construction d’un portefeuille. Il ne s’agit pas de reproduire les choix de leurs parents, mais de leur donner les moyens de construire les leurs.
Cette éducation passe aussi par la compréhension de nos comportements. Difficulté à vendre une position en moins-value, excès de confiance, biais de familiarité ou tendance à suivre les marchés influencent profondément les décisions d’investissement.
L’impact de ces biais n’est pas seulement théorique. Marianne Andries, professeure d’économie, a étudié avec d’autres chercheurs 1,6 million de transactions réalisées par 7 500 clients de Portzamparc entre 2016 et 2021. Leurs travaux montrent qu’une meilleure prise en compte du « biais de disposition », qui conduit à vendre trop vite les positions gagnantes et à conserver trop longtemps les perdantes, peut avoir un impact significatif : les clients les plus conseillés ont enregistré un rendement supérieur de plus de 2,4 points par an à celui des investisseurs moins conseillés[1].
Ces résultats rappellent que la culture financière ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances. Elle suppose aussi d’acquérir des repères permettant de prendre de meilleures décisions dans la durée.
La Grande Transmission ne sera donc pas seulement un gigantesque transfert de richesse. Elle pourrait aussi transformer la manière dont une partie du patrimoine des Français est investie.
Préparer ce mouvement suppose de ne pas s’intéresser uniquement aux actifs transmis. Il faut aussi donner les clés pour comprendre le risque, diversifier, résister aux effets de mode et investir dans la durée. À défaut, nous réussirions la transmission de milliers de milliards d’euros sans avoir suffisamment préparé ceux qui auront demain la responsabilité de les faire fructifier.